Le plus grand cirque du monde
Lyon avait le cirque des Rancy. Le monde avait Barnum. En mars 1902, le plus grand cirque de la planète s'installe à Villeurbanne, pour des représentations à couper le souffle...

Abasourdis. Ce fut la première réaction des habitants de la région lyonnaise lorsqu'ils virent arriver les quatre trains et les soixante-dix wagons charriant le personnel, les animaux et le matériel du cirque " Barnum and Bailey ".
Depuis sa fondation aux États-Unis dans les années 1830, le cirque de Phineas Taylor Barnum (1810-1891), puis de son associé James Anthony Bailey (1847-1906), était devenu une entreprise démesurée, employant plus de 2000 personnes, 500 chevaux, 50 crocodiles, tout un troupeau d'éléphants dont le célèbre Jumbo, une douzaine de chameaux, 50 carrioles de tigres, de lions, de panthères, de girafes et de rhinocéros ! Toute une petite ville, qui entama sa tournée à Paris puis se déplaça à Lyon – ou plus exactement à Villeurbanne, au parc de Bonneterre. Là, à deux pas des usines Gillet, entre le cours Tolstoï et la rue du 4-août-1789, Barnum dressa ses chapiteaux à l'emplacement d'un ancien hippodrome, qui se prêta à merveille à l'accueil de la troupe. En deux temps trois mouvements, les employés dressèrent les " innombrables gradins, où douze mille spectateurs s'étageaient à l'aise, sinon très confortablement ", et les trois pistes de la tente principale. Puis les spectacles commencèrent dans la foulée, le 30 mars 1902. On assista alors à un événement extraordinaire : Lyon se vida de ses habitants, ou peu s'en faut ! " Dès le matin, raconte la presse de l'époque, à l'heure où la laborieuse cité est tout entière au travail, les rues s'emplissaient d'une foule inaccoutumée, et dans tous les quartiers on voyait cette foule se diriger hâtivement à pied ou par de plus rapides moyens de locomotion, vers un but qu'elle s'était unanimement assigné " : le parc de Bonneterre. Pendant 12 jours, quelle fut la météo, " chaque matinée déversa sur Villeurbanne d'innombrables flots de visiteurs qui, au retour, se croisaient avec de nouvelles multitudes courant à la représentation du soir ". Au total, près de 300 000 personnes se ruèrent vers le chapiteau de Barnum. Il faut voir les photos de l'époque pour le croire : une vraie marée humaine recouvre tout l'espace de l'ancien hippodrome. Une fois la foule installée, la représentation peut commencer. Durant plusieurs heures, le public assiste à plus de cent numéros ! Pendant que les fauves rugissent sur une scène, les acrobates enchaînent les voltiges sur une autre, tandis que sur une longue piste, des chars conduits par des personnages vêtus à la romaine reconstituent une course comme il s'en donnait pendant l'antiquité. Arrive le numéro de Walter Lowe, un vélocipédiste dont la machine grimpe une échelle à 45 degrés, puis la dévale à toute vitesse, au risque de se rompre le cou à chaque échelon. Habitués qu'ils sont à rouler en deux roues, les spectateurs prennent toute la mesure de l'exploit : les artistes qu'ils découvrent sont des champions du monde, qui ont poussé leur numéro jusqu'à la perfection. Puis viennent les phénomènes humains : l'homme télescope, capable d'allonger ses membres comme dans un film de Méliès ; l'homme caoutchouc, dont " la peau est aussi élastique que de la gomme " ; miss Annie Jones, " une personne extrêmement jolie mais possédant une longue barbe " ; la reine Mab, haute de 58 cm et pesant seulement 9 kg ; l'homme mastodonte ; l'homme à la tête incassable, capable de résister à des coups de marteau portés sur son crâne, et toute une ménagerie humaine comme le 19e siècle les affectionnait tant.

Le tourbillon d'attractions se succède à un rythme tel que le public ne sait plus où donner de la tête. Lui qui est habitué à des scènes intimistes, où les clowns dansent seuls et font rire de leurs mimiques sarcastiques, se trouve submergé sous le bruit incessant et le déferlement de numéros. Barnum et Bailey ont joué sur la surenchère pour impressionner les spectateurs. Les éblouir sous le nombre au lieu de les charmer en faisant appel à leurs émotions. Non, ce cirque américain n'a rien de commun avec nos scènes européennes, regrettent certains journalistes. " Outre que trop de choses à la fois attiraient l'attention du spectateur, et par là même dispersaient l'intérêt qu'il eût bien volontiers apporté à la présentation d'un numéro unique, les exercices se succédaient avec une telle rapidité qu'il lui était impossible de les savourer tout à son aise et de témoigner sa satisfaction comme il le fait d'habitude ". Mais qu'importe, le public, lui, est conquis. Jamais il n'a vu pareil feu d'artifice, et il en redemande. Il fut servi trois ans plus tard, lorsqu'en 1905 Buffalo Bill installa à son tour son Wild West Show sur le parc de Bonneterre. Barnum ne fit qu'un seul mécontent : le maire de Lyon, qui fit tout un cirque par jalousie d'avoir vu les artistes américains préférer Villeurbanne à sa ville. Repères 1835 : premier spectacle d'animaux sauvages à Villeurbanne, dans une arène installée aux Charpennes 1854 : William Pinder fonde en Angleterre un cirque portant son nom, qui s'installe en France quelques années plus tard 1873 : Théodore Rancy aménage un cirque permanent à Lyon, dans le quartier des Brotteaux puis avenue de Saxe 1894 : l'exposition coloniale de Lyon comporte un zoo humain sur le territoire de Villeurbanne Années 1900-1920 : le magicien Harry Houdini triomphe sur scène 1969 : le comédien Jean Richard crée le cirque du même nom. Sources : Programme du cirque Barnum à Villeurbanne (collection personnelle). Journaux Le Progrès illustré et Lyon-Sport, mars-avril 1902. Archives de Villeurbanne (Le Rize), 1 D 272. Et Lyon fit son cirque Le maire de Lyon, Victor Augagneur, ne décoléra pas que Barnum ait choisi de planter son chapiteau à Villeurbanne plutôt que dans sa ville. " Ce sont des parasites qui vivent à ses dépens ", s'emporta-t-il en plein conseil municipal, le 15 avril 1902. La réaction des Villeurbannais ne se fit pas attendre. Trois jours plus tard, la municipalité répliqua par une salve aigre-douce : " Si Barnum est venu à Villeurbanne, c'est de son plein gré et sans avoir reçu aucune sollicitation. Nous ne sommes pendus aux flancs de personne, pas plus à ceux de la ville de Lyon qu'à ceux de n'importe qui. Nous vivons de notre propre vie, de notre propre autonomie, et sans rien demander à personne. Je ne puis que regretter, Messieurs, qu'en cette circonstance, la ville de Lyon n'ait pas fait preuve de plus de magnanimité et de sentiments généreux envers sa faible voisine, et qu'elle ait trop facilement oublié la fable du Lion et du Rat ". Ces sages propos ne suffirent hélas pas à calmer Lyon, qui prit prétexte de cette affaire pour tenter d'annexer Villeurbanne à son territoire. Trois ans d'une guerre politique s'ensuivirent, qui faillirent aboutir à la disparition pure et simple de la ville. Mais au bout du compte, le petit rat de la fable triompha de la voracité du lion. " Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage " (Jean de La Fontaine).
Source : Viva News, l'actualité de Villeurbanne




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