Fabrice Fraisse
Homme de conviction, Fabrice Fraisse défend avec sincérité, fougue et passion les arts de la piste dont il est l’un des serviteurs. Nous l'avons rencontré à l'occasion du 7ème Festival International du Cirque du Val d'Oise.

  • Fabrice Fraisse, pourquoi avoir choisi ce métier de Monsieur loyal ?

    C'est une passion du spectacle plus généralement et une passion du cirque plus précisément car, étant petit, j'étais passionné de marionnettes et aussi de cirque. En fait j'ai réussi à faire les deux, c'est à dire, tout ce que j'aimais faire. Je ne suis pas issu du milieu du spectacle. Mon père était neuropsychiatre, ma mère était artiste-peintre. J'allais beaucoup aux marionnettes du Luxembourg étant enfant, mon premier métier a d'abord été celui de marionnettiste. Dés l'age de 17 ans, tout en faisant mes études et grâce à une opportunité je suis devenu Monsieur Loyal. Jean Arnaud qui était directeur commercial du cirque Pinder m'a présenté à Andrée Edelstein qui avait besoin d'un second présentateur pour des galas de Noël et c'est comme ça que ça a débuté. (ndlr : à cette époque deux unités du cirque Pinder étaient en activité pour Noël : une à Paris et l'autre à Lyon).


  • Alors en fait devenir Monsieur Loyal est plus le résultat d'un concours de circonstances qu'un véritable choix ? N'est-ce pas alors frustrant en tant que passionné de spectacle de devenir Monsieur Loyal dont le rôle pour le grand public est plutôt de mettre en valeur les artistes et non pas être l'attraction ?

    Non parce que dans ma conception faire valoir les artistes c'est être artiste soi-même. C'est habiter un personnage, c'est jouer la comédie, c'est improviser, c'est créer un tempo, un dynamisme, une ambiance avec un certain style. Il faut se poser la question de savoir ce que les gens recherchent au cirque. Bien sur ils veulent voir des numéros, des attractions, mais pas seulement.

    Aujourd'hui, on voit des numéros partout, au cabaret, à la télé, dans les parcs d'attractions.

    Aussi je pense que lorsque le public vient au cirque, c'est pour y retrouver aussi une certaine couleur, une certaine magie, une certaine atmosphère.

    Et monsieur loyal fait partie de cette magie au même titre que l'orchestre, les lumières etc... C'est dans la mesure où je suis très sensible à l'ambiance du cirque que j'ai voulu tenir le rôle de celui qui en est le meilleur garant : Le présentateur.

    Tous les grands professionnels qui ont de l'expérience le savent. Il vaut mieux avoir deux numéros de moins et un bon monsieur loyal, en revanche en avoir un mauvais ça ne sert à rien.



  • Justement, certains directeurs de cirque choisissent d'évincer le monsieur Loyal et l'orchestre pour des raisons qui sont souvent financières mais n'est ce pas un peu la faute de ces présentateurs qui n'arrivent pas à créer l'ambiance ?

    Non le problème vient des directions.

    Il est assez complexe. Sur le principe, quand on a un présentateur, il faut en avoir un très bon. En effet un bon présentateur pousse le spectacle vers le haut et un mauvais vers le bas. Or, comme pour tous les artistes, un bon coûte souvent plus cher qu'un mauvais. Et c'est là où les problèmes commencent. Les directions qui font face à de nombreux problèmes économiques ne veulent pas payer pour ce que j'appellerai les arts annexes : présentation, orchestre… Ils ont déjà du mal à avoir un plateau qui tienne debout, alors ils sacrifient le monsieur Loyal ou alors ils en prennent un qui est au prix qu'ils ont à mettre, souvent polyvalent et donc très rentable. Dans un cas comme dans l'autre, ce n'est pas une solution, c'est juste une incapacité.

    Bien sur certains établissements comme Flic Flac, le cirque du soleil et ceux qui sont dans leurs mouvances n'en ont pas et pourraient s'en offrir. Je préciserai qu'il s'agit de maisons très spécifiques dans lesquelles il n'y a pas plus de présentateur que de fauves, d'éléphants, de chevaux, de clowns ou de trapézistes volants. Se justifier en prenant ces maisons en exemple quand on est un cirque traditionnel est une très mauvaise excuse.



  • Quelles sont les qualités que doit posséder un monsieur loyal ?

    Il faut du charisme, de l'esprit, un sens poussé de l'improvisation. Une aptitude à organiser un spectacle, de l'organisation.

    Il ne faut pas trop se mettre en avant, il faut parler à bon escient. Notre temps de parole, sauf exception, se situe entre la fin d'un numéro et le début du suivant. Il faut porter les artistes et le spectacle par le prisme de son amour des artistes et du spectacle. Cet amour vous vient en retour par le public et aussi par les artistes qui sont les premiers à sentir ce dynamisme.



  • Dans les années 60, 70 les présentateurs étaient des gens connus du grand public, car présentateur de radio ou de télévision, alors actuellement aucun n'est connu du grand public. Comment réagissez vous à cet état de fait ?

    La réponse est simple, à l'origine monsieur Loyal n'était pas plus connu qu'aujourd'hui. Il y a eu un mouvement dans les années 60 qui faisait que le cirque commençait à ne plus être à la mode et il a fallu faire venir des gens qui étaient déjà connus pour faire venir le public. Il y a eu des sportifs : Ladoumègue, Rigoulot, Marcel Thill… Des chanteurs :Edith Piaf, Charles Trennet, Luis Mariano, Gloria Lasso, Guetary, etc …Et il y a eu des présentateurs de radio avec jeux en direct, radio crochet et autre jeu des mille francs, et c'est pourquoi il y a eu des Marcel Fort, Zappy Max, Roger Lanzac et Lucien Jeunesse présents sous les chapiteaux. C'était pour enregistrer des émissions, ils n'étaient pas tant engagés pour le cirque que pour la radio. La voilà la différence, ils ne sont pas devenus célèbres en faisant du cirque mais l'étaient déjà par les médias et c'est parce qu'ils étaient célèbres qu'on est venu les chercher pour être intégré à une formule cirque-radio, pour attirer plus de monde. Tout comme aujourd'hui on prend Jean-Pierre Foucault au festival de Grenoble, ça coûte très cher mais ça fait venir du monde. La seule chose c'est que nous en revanche nous sommes monsieur Loyal, nous ne sommes pas présentateur de TV et nous ne venons pas faire la TV au cirque. On peut éventuellement arriver à la télé par le cirque, c'était le cas de Sergio.

    Par définition en choisissant cette voie plutôt que celle de la TV ou de la radio où ça paye beaucoup plus, nous avons vraiment fait preuve de passion. Il faut bien réaliser que les cachets d'un Monsieur Loyal de cirque sont ridicules par rapport à ce que le moindre animateur TV ou radio peut gagner. En ce sens, c'est un vrai sacerdoce.



  • Si je vous dis que le monsieur Loyal le plus connu actuellement du grand public s'appelle Patrick Sebastien ?

    Je dis non, Patrick Sebastien n'est pas un monsieur Loyal, c'est un animateur télé. Il n'annonce pas ses numéros vu qu'en règle général il demande à ses invités de le faire à sa place et ne conduit pas un spectacle. Mais ce n'est pas grave, c'est un animateur populaire que les gens apprécient. Pour moi, j'apprécie son travail de promotion autour des visuels, il a redonné goût pour les attractions à une certaine France qui l'avait un peu perdu.

    Cela donne à beaucoup de gens l'envie de faire des choses et c'est un bien pour le métier.



  • Quelles sont vos références en Monsieur Loyal ?

    Roger Lanzac d'une part et Sergio d'autre part pour les principaux, ensuite j'aimais bien Joel Rouxel, Michel Francini, Roland Gautier, Pierre Jacques, Nandy Werl mais les deux principaux sont Lanzac et Sergio, dans des styles différents.

    Ce sont des gens qui ont du talent avec un magnétisme sur le public en entrant en piste. Ils portaient bien le costume avec un bagout incroyable et ce sens de l'improvisation. Les annonces de Lanzac étaient toujours très spirituelles tout en étant très sympathique. Il créait tout de suite une complicité avec le public. Sergio à un sens plus "revue", plus "show-biz" que j'apprécie aussi beaucoup. Je suis également très ami avec Christophe Ivanes.



  • Vous qui êtes également marionnettiste, avez vous déjà imaginé intégrer vos marionnettes dans un spectacle de cirque comme cela a déjà pu se faire une année chez Arlette Gruss avec Loic Bettini ?

    En règle général je n'aime pas mélanger les genres, je trouve que chaque chose doit rester à sa place. De même que lorsque je tiens le rôle du " clown blanc " dans une entrée comique, je ne présente pas, de même je considère que je n'ai pas à faire des marionnettes dans un spectacle que je présente. Ou c'est l'un ou c'est l'autre. Ce n'est pas le même rythme, pas la même appréhension et il est difficile de passer de l'un à l'autre. De plus je suis guignoliste, c'est un style de marionnettes qui ne s'intégrerait pas bien dans un spectacle de cirque. Beaucoup plus difficilement que des marionnettes à fils par exemple.


  • Vous êtes depuis 20 ans dans le spectacle dont 16 ans dans le cirque. Comment avez vous vu évoluer votre métier précisément et le cirque en général ?

    Je trouve que le cirque d'aujourd'hui a trop perdu de son entité, de sa générosité. On a importé des autres arts des théories sur le minimalisme et la pseudo créativité qui confinent au snobisme et n'ont rien à faire dans ce domaine.

    Le seul résultat est que le cirque perd sa vérité et que sa nature s'altère. Il faut réapprendre à être soi même.



  • Pourquoi avez vous quitté l'itinérance ?

    J'ai quitté l'itinérance par la force des choses. J'ai constaté que les cachets n'avaient pas évolué en 16 ans de carrières. Au bout d'un moment ce n'était pas possible car la vie augmente. En 1990 ce n'était déjà pas génial par rapport à ce que les présentateurs pouvaient gagner dans les années 70 chez Jean Richard par exemple : ils gagnaient plus en 1977 qu'en 1990 et depuis ça n'a pas évolué. J'ai donc constaté que nous étions dans une impasse.

    J'ai donc débrayé de ce circuit là pour me consacrer à ce que l'on appelle dans le métier " les galas " où nôtre rôle est particulièrement nécessaire.



  • Aujourd'hui, seriez-vous intéressé pour repartir en tournée ? En France voire même à l'étranger ?

    Ça dépend du contrat.. Pour l'étranger ça ne m'intéresserait pas spécifiquement car je suis bien chez moi et j'ai quand même des facilités au niveau du discours en français que je n'aurais pas dans une langue étrangère. Je pourrais apprendre un texte par cœur mais ça n'aurait pas le même rendu et ce n'est pas ce que j'aime. J'aime changer mes textes, j'aime improviser. Répéter mot pour mot des annonces à la seconde prés comme chez Ringling, ça ne m'amuse pas.


  • Que ce soit un festival de magie, un festival de cirque comme ici à Domont, ou un gala en salle, comment travaillez vous que ce soit sur place mais aussi en amont pour la préparation de votre prestation ?

    Ce qui m'importe avant tout c'est de connaître l'ordre du spectacle afin de penser aux liaisons entre les numéros en fonction des temps de montage du matériel. Pour le reste, ça va assez vite car je connais souvent déjà les numéros, à défaut je parlemente avec l'artiste pour connaître ses revendications. Et puis après c'est du rêve…


  • Que ce soit à Monaco en particulier ou dans tous les festivals en général, il n'y a pas de récompenses pour le Monsieur Loyal. Quelle est votre réaction face à ce constat ?

    La meilleure des récompenses, ce sont les applaudissements du public et la considération des professionnels, le reste c'est du vent…


  • Y a t-il un événement auquel vous n'avez encore jamais participé et que vous aimeriez présenter ? Comme un très grand gala ou festival par exemple ?

    Vous pensez à une certaine manifestation dans le sud ? Oui bien sur, ce serait un sommet, je n'en vois pas d'autre dans nôtre métier mais ce n'est pas du domaine de ma volonté.

    Mais de toutes façons je pense qu'il est extrêmement difficile à Monaco de passer derrière Sergio. Il a marqué cette manifestation tant et si bien que pour tous les gens qui vont au festival ,même si il a été remplacé, il est encore le présentateur du Festival de Monaco. Il fait partie corps et âme de cette manifestation. Il réside dans la mémoire affective du public. Je pense que pour les organisateurs, le sujet de la succession de Sergio était tellement délicat qu'ils ont préférés donner le micro à un clown plutôt qu' à un monsieur Loyal, pour changer radicalement, c'est ce que l'on appelle une fausse bonne idée.



  • Avez vous quelque chose à ajouter ?

    Oui j'aimerai conclure avec cette phrase : Il y a aujourd'hui dans le cirque des écoles et des mouvements différents, il y a des problèmes économiques aussi mais n'oublions jamais que dans l'esprit des spectateurs, le cirque reste le cirque . Quelque soit les difficultés et partis pris artistiques ou économiques, le cirque est attendu dans un certain concept dans lequel monsieur loyal fait parti. Le public aime ce personnage, surtout en France et c'est ça qui est important, c'est de penser au public.


    Nous tenons à remercier Fabrice Fraisse pour l'interview qu'il nous a accordé ainsi que pour le professionnalisme et la passion avec lesquels il s'est exprimé sur son métier.




    Source : François Dehurtevent




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