Un reportage formidable!
Sept jours pour...monter le Soleil à Paris

Par Sylvie Hattemer-Lefèvre

Le Cirque du soleil a donné sa première représentation de Saltimbanco, le 6 avril, sur un terrain de Renault. Simple friche, une semaine plus tôt.


Let’s go! Ce jeudi 31 mars, il est tout juste 13 heures lorsqu’un puissant coup de klaxon retentit sous la gigantesque bâche blanche du Cirque du soleil. Au signal du maître du chapiteau, Wouta, un puissant colosse néerlandais, quelque 80 techniciens, tous coiffés de casques de chantier, foncent vers une quinzaine d’immenses tiges de métal posées en épis sur le sol. Poussant, tirant, ils se mettent à chaque fois à deux ou trois pour dresser chaque poteau en quelques secondes avant de le caler contre le cercle de béton spécialement érigé sur le terrain. Tel un jeu de dominos, ils attaquent la série suivante. Et, en moins de dix minutes, les 134 poteaux sont érigés, l’opération est terminée, les équipes se dispersent sous les applaudissements des badauds fascinés. Soutenu par quatre mâts impressionnants, le majestueux chapiteau domine alors les 20000 mètres carrés du « village » installé à Boulogne-Billancourt, sur un terrain prêté pour la circonstance par Renault et terrassé préalablement par les équipes du Cirque du soleil. Les jours suivants, les techniciens les passeront à assembler les milliers de pièces de ce puzzle. Une fois achevée, la tente pourra accueillir les 2500 spectateurs quotidiens et les artistes de Saltimbanco . Pour ces derniers, les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer. Une semaine de pause et voici, ce 4 avril, les 50 artistes de la troupe de Saltimbanco pour la première fois à Paris. Ils ont pris possession de la chambre d’hôtel qu’ils occuperont pendant deux mois avant leur départ pour le Mexique. Les coulisses sont installées sous une tente à côté du grand chapiteau. Dès le lendemain, les artistes peuvent reprendre les répétitions. Tous les jours à partir de 15 heures, selon un planning défini par l’entraîneur en chef, le Québécois André Vallerand. Sur le trapèze, l’Ukrainienne Datcha, l’une des benjamines de la troupe – elle a 14 ans – évolue sous l’œil de son coach. Mais son temps est compté, puisqu’elle doit se dépêcher de rejoindre ses huit autres camarades de classe qui ont déjà commencé leurs cours sous le regard attentif de deux des trois professeurs de la petite école qui accompagne le « village ». Pendant que la costumière défroisse les tenues de scène, Ren, l’équilibriste chinoise, s’étire en s’allongeant sur un immense ballon rouge. Le quotidien, en somme, pour ces jeunes artistes de la troupe du Cirque du soleil, qui en compte plus de 700, de 40 nationalités différentes. Curieusement, à peine 40% d’entre eux viennent du milieu traditionnel du spectacle et du cirque. « La grande majorité sont des athlètes de très haut niveau repérés en permanence par une équipe de 45 dépisteurs lors des grandes compétitions sportives », précise Serge Roy, le directeur artistique de Saltimbanco . Une fois sélectionnés, ces sportifs intègrent le fichier de plus de 5000 noms de la banque de données du siège à Montréal, en attendant le jour où ils seront appelés. Compte tenu de l’augmentation du nombre de spectacles et d’un turnover de l’ordre de 20% par an, la gestion de la troupe est un point particulièrement névralgique pour la bonne marche du cirque.

Mercredi 6 avril, 20 h 30 : une foule d’invités a envahi les gradins pour la dernière répétition. C’est le filage avant la grande soirée Tapis rouge réservée aux VIP de la capitale. Et l’avant-veille de la première représentation ouverte au grand public. La salle baigne dans l’obscurité quand, se faufilant dans le public, surgissent de toutes parts clowns, danseurs et jongleurs, taquinant les spectateurs. Les rires explosent. Le contact est établi. Amusés ou surpris, parfois interloqués, les invités tombent sous le charme de ce spectacle tantôt baroque et poétique, tantôt drôle et spectaculaire. Emouvant, souvent.
Toujours parfaitement maîtrisé, en tout cas. Car Saltimbanco est l’une des plus anciennes productions du Cirque du soleil, puisqu’elle a été créée en 1992. Elle a déjà été jouée plus de 5000 fois et vue par plus de 7 millions de personnes! Pour mettre le spectacle au point, il a fallu deux ans de travail, un investissement de 20 millions de dollars pour la mise en scène et autant pour le matériel. En la matière, la règle est simple : pour être rentable, un spectacle doit au moins faire 1 million d’entrées. Autant dire que Saltimbanco est amorti depuis belle lurette. Ce qui n’empêche pas les dirigeants du cirque d’investir chaque année 72% des bénéfices dans la création.
Guy Laliberté ne pouvait pas rater cette première parisienne. C’est presque un retour aux sources pour ce grand gaillard de 45 ans aux yeux rieurs en tee-shirt noir, jeans et boucle d’oreille, et créateur du Cirque. Un gamin du Québec qui, dès l’âge de 10 ans, rêvait de parcourir le monde. Il ne s’en est d’ailleurs pas privé. Accordéoniste et échassier, il a sillonné toutes les rues et les places de la planète. Marrakech, Berlin et Paris où il deviendra cracheur de feu sur le parvis de Beaubourg. « Une école de la vie où, pour avoir de quoi manger le soir, il faut captiver les gens », rappelle Andrée Deissenberg, responsable des relations publiques du cirque. Nourri de grands concerts rock, de spectacles, de cirque, l’ancien baba cool québécois décide alors avec ses copains saltimbanques de créer le Cirque du soleil. C’était au Québec, en 1984. Au départ, un cirque presque comme les autres. Sauf qu’il n’y a pas d’animaux. Pas d’histoire non plus. Pas de textes surtout. Juste un étrange langage mêlant vocalises et murmures qu’entre eux ils ont surnommé le « romolo ». Et, à travers la poésie et les chants, la volonté d’envoûter les spectateurs unis par la langue commune du rêve.

Mais derrière la féerie du cirque se trouve une joyeuse troupe devenue une entreprise qui emploie 3000 personnes, dont les spectacles ont été vus par près de 50 millions de spectateurs et dont le chiffre d’affaires progresse chaque année de 15%, pour atteindre 429 millions d’euros l’an dernier. Le secret de Guy Laliberté? Avoir très vite démultiplié sa force de frappe en proposant désormais dix spectacles différents en même temps : quatre sur des sites fixes à Las Vegas pour lesquels le groupe s’est associé au groupe MGM Mirage, un autre à Disney World en Floride. Et cinq autres itinérants en Europe et sur le reste de la planète. La recette fonctionne. Propriétaire à 95% de l’entreprise Cirque du soleil, Guy Laliberté pèse aujourd’hui près de 1 milliard d’euros, selon une estimation du magazine américain Forbes. L’enfant des rues est devenu le saltimbanque le plus riche du monde…

31 mars, 8 h 30 Les moyens logistiques mis en place pour l’arrivée du Cirque du soleil à Boulogne-Billancourt sont énormes. Quelque 58 remorques transportant 850 tonnes de matériels sont garées. Elles contiennent notamment trois générateurs de 350 kW pour alimenter le village en électricité, 28,5 kilomètres de câblage, dont 3,5 pour l’éclairage, 2,5 pour le son, 10 pour l’électricité, 1 kilomètre pour la téléphonie, et 11 kilomètres de câbles d’acier.

31 mars, 13 heures Le montage du village nécessite 80 techniciens et 6000 heures de main-d’œuvre. Trois tentes d’une superficie totale de 3263 mètres carrés : la tente d’accueil, la tente artistique et le grand chapiteau qui mesure 17 mètres de hauteur et 50 mètres de diamètre. Ce dernier est soutenu par 4 mâts de 25 mètres, 134 poteaux et 450 piquets pour l’encrer, et peut recevoir 2500 spectateurs.

5 avril, 14 heures L es 50 artistes du spectacle Saltimbanco sont arrivés la veille. Après un repas aux cuisines – qui fournissent chaque jour 400 repas entre 7 heures du matin et minuit – ils se retrouvent sous la tente où sont entreposés les 600 costumes du spectacle, et qui comporte un centre de fitness et de phytothérapie, un espace d’échauffement, une loge de maquillage et le planning de leurs entraînements.

6 avril, 20 h 30 Pour la première fois à Paris, Saltimbanco , un ancien nom italien signifiant acrobate de rue. Le spectacle a été créé en 1992 par le Cirque du soleil. Sa troupe – 50 acrobates, chanteurs, danseurs, musiciens, âgés de 9 à 51 ans, originaires de 20 pays – a déjà donné 5000 représentations, vues par 7 millions de spectateurs.


Source : lemagchallenges.nouvelobs.com