Le grand cirque des Edelstein (1/2)
C’est une maison banale à pleurer dans une rue ordinaire à mourir, quelque part dans Sucy-en-Brie. Mais, une fois la porte poussée, le rideau levé serait plus exact, vous voilà tombé, paf ! badaboum !, dans un autre monde....

C’est une maison banale à pleurer dans une rue ordinaire à mourir, quelque part dans Sucy-en-Brie. Mais, une fois la porte poussée, le rideau levé serait plus exact, vous voilà tombé, paf ! badaboum !, dans un autre monde. Vous faites des ho ! des ha ! des hi-hi-hi ! Vous ouvrez en grand les yeux et la bouche tandis qu’une petite musique s’insinue dans votre tête, ponctuée de grands coups de cymbales : tsoin-tsoin-tsoin ! boum-boum ! tsoin-tsoin-tsoin !

Bienvenue dans le monde du cirque, ou plus précisément au siège social de Pinder. Du sous-sol au grenier, tout ici est à la gloire des saltimbanques de la piste. Les murs sont recouverts d’affiches bariolées promettant des représentations exceptionnelles, un spectacle unique au monde ou des numéros inoubliables. Lions ou tigres naturalisés qui furent des vedettes sur la piste, maquettes de chapiteaux, sculptures de clowns, modèles réduits de caravanes surchargent les bureaux et les étagères. Les couloirs et les escaliers sont encombrés de cartons remplis de prospectus qui attendent d’être expédiés.

Plutôt clown ou équilibriste Gilbert Edelstein ? Un peu des deux sûrement

A l’étage, se trouve l’antre du patron, du patriarche devrait-on plutôt dire : Gilbert Edelstein, 73 ans. Sa stature massive est plantée derrière un vaste bureau et flanquée d'un lion empaillé.

Quand on entre, Gilbert Edelstein est pendu au téléphone et, avec un accent lyonnais digne de Gnafron, discute de la dernière attraction qu’il a dénichée : quatre éléphants. Les pachydermes sont restés bloqués plus d’un an au Maroc avec leur dresseur, Joy Gartner, car la France refusait de les laisser entrer. Ils ont finalement passé la frontière et forment le clou du nouveau spectacle qui se déroule jusqu’au 8 janvier sur la pelouse de Reuilly, à Paris.

Le boss soigne la mise en scène. "Mets une musique qui cogne quand ils entreront en piste", insiste-t-il. Plus tard, durant le spectacle, le Monsieur Loyal vantera aux milliers d’enfants la belle histoire des éléphants. "Un miracle de Noël", annonce la réclame de Pinder.

Un miracle ? Pas tout à fait. Gilbert Edelstein a certes remué ciel et terre pour les faire venir mais a surtout fait jouer à plein ses relations politiques, aux ministères de l’intérieur, de l’environnement, de l’agriculture et jusqu’à l’Elysée. Quarante-cinq ans de carrière à parcourir la France, ville après ville, vous forment un joli carnet d’adresses de maires qui sont devenus grands. C’est là un réseau d’influence qui permet de faire franchir la Méditerranée à des éléphants plus sûrement qu’Hannibal.

Du sous-sol au grenier, tout ici est à la gloire des saltimbanques de la piste.

Gilbert Edelstein n’est pas né dans la grande famille du cirque, d'où une réputation d'étranger, d'intrus qui lui a longtemps valu l'hostilité du milieu. Pour lui, ça a commencé par hasard en 1967. Il vivait à Lyon, possédait un restaurant qui était devenu un rendez-vous d’artistes. Il était également l’imprésario d’un chanteur yé-yé baptisé Hector. Ses chansons sont moins restées dans les annales que ses provocations. "Frank Alamo jetait des roses aux spectateurs. Pour se démarquer et faire parler de nous, on balançait des brosses de wc."Le mentor fait déjà montre d’un sens aigu du marketing.

Cet art de faire mousser ne passe pas inaperçu. Par un ami d’ami, il entre en contact avec Jean Richard qui avait racheté un cirque."Il cherchait un commercial. L’aventure m’a séduit." L’activité est rentable mais mal gérée. Les familles, plus artistes que commerçantes, enchaînent les faillites. Bouglione, Grüss et autres ne cessent de déposer le bilan puis de tenter de se relancer, animés par une inextinguible passion.

"J’ai compris qu’il y avait pourtant moyen de faire des affaires", insiste Gilbert Edelstein. Il pousse Jean Richard à racheter le cirque Pinder qui tombait en capilotade. Mais l'acteur a un accident de voiture en 1973 dont il ressort diminué. "La maison est devenue ingouvernable et je l’ai quittée à la fin de 1975."Le businessman crée sa propre société qui devient concessionnaire des Bouglione et d’Amar, développe les ventes de friandises et de produits dérivés, au cirque d’Hiver ou dans les chapiteaux itinérants.

Maquettes de chapiteaux, sculptures de clowns, modèles réduits de caravanes
surchargent les bureaux et les étagères

Ses affaires prospèrent. En 1973, il a acheté une première maison à Sucy, s’est installé là par hasard. Il découvrira plus tard que les Zavatta ont également élu domicile dans cette commune, Lydia Zavatta, la fille d’Achille, y vit toujours. "Il y avait même un directeur du cirque Amar qui habitait au bout de ma rue." La ville de banlieue est ainsi devenue par une pure coïncidence une sorte de base arrière des familles du cirque.

En 1981, il achète dans la même rue une seconde maison, plus grande, en fera le siège de sa société. Mais ce parieur n’hésite pas à hypothéquer les deux bâtisses en 1983 pour racheter le cirque de ses débuts, devenu Pinder-Jean Richard, alors que celui-ci périclitait.

Il va très vite redresser la baraque grâce à ses intuitions commerciales. Il développe notamment la distribution massive de billets gratuits. On vient au cirque en famille, comme à une fête. Une place donnée, c’est l’assurance de deux ou trois places vendues, de gradins bien remplis, de pop-corn, barbe-à-papa ou babioles fluorescentes achetés à la marmaille. Gilbert Edelstein développe également la promotion auprès des comités d’entreprise. Avec ce savoir-faire commercial et un sens aigu de la communication, Pinder est devenu aujourd’hui le plus grand cirque de France, attirant entre 1,5 et 2 millions de spectateurs par an, avec un chiffre d’affaires de dix millions d’euros. La société emploie 180 salariés. Au siège, dix personnes font tourner la boutique tandis que les autres sillonnent la France avec 150 véhicules.

Mais il serait injuste de résumer Gilbert Edelstein à un simple homme d’argent. On en aura la preuve un après-midi suivant, sous le chapiteau installé sur la pelouse de Reuilly. L’Ancien était dans les gradins, au plus près de la piste. Il tire un peu la jambe mais a bondi de son siège comme un jeune homme pour applaudir à tout rompre à la fin du spectacle, quand les éléphants, " ses" éléphants marocains, ont tiré une dernière révérence.

Pendant quarante ans, avant que la fatigue de l’âge ne le contraigne à plus de sagesse, ce passionné quittait Sucy dès qu’il le pouvait, roulait de nuit pour rejoindre la troupe sur telle ou telle place de France, avec le besoin de se frotter à l’ambiance et de goûter à cette vie nomade. "Quand on met un pied dans ce milieu, on ne peut plus en sortir."

Toutes les vacances, chaque week-end, il emmène avec lui ses deux enfants, Frédéric et Sophie. "On dormait dans une caravane Adria de 4,20 mètres carrés, sur la porte de laquelle était écrit : direction générale",se souvient Frédéric Edelstein, l’aîné.

Source : Le Monde.fr