Le grand cirque des Edelstein (2/2)
Le rejeton ne tarde pas à contracter le virus paternel, observe les artistes, les employés qui s’occupent de la ménagerie, ceux qui montent et démontent le matériel...

Gilbert Edelstein

La relève


Le rejeton ne tarde pas à contracter le virus paternel, observe les artistes, les employés qui s’occupent de la ménagerie, ceux qui montent et démontent le matériel, l’enfournent dans les camions qui poussent jusqu’à l’étape suivante. Il se gave d’images, s’imprègne de cette atmosphère. A cinq ans, il vend déjà des drapeaux, des ballons et des antennes magiques. A sept, il commence à se grimer en clown.

Frédéric Edelstein

Quand ils ne sont pas sur la route, les deux enfants sont scolarisés à l’école privée du Petit Val. Frédéric se décrit comme un gamin réservé, qui peine à partager avec ses camarades. Partager quoi, d’ailleurs quand vous vivez une existence à ce point atypique ? "La vie de cirque était plus juteuse en tout." Il a la tête ailleurs, sur la route, suit les cours les yeux vers la fenêtre. "Peut mieux faire mais préfère être dehors", est-il écrit sur son bulletin. Son professeur de français sent poindre en lui un talent de comédien, lui fait jouer les rôles principaux dans les pièces qu’il monte. "Faites du spectacle", lui dit-il. Quel besoin de le pousser ? Frédéric Edelstein ne pense qu’à ça. Il ira quand même jusqu’au bac, sans décrocher le diplôme.

L'un des éléphants revenus du Maroc

Qu’importe, sa vie est ailleurs que dans les études. Les lions, les tigres l’attirent plus que les maths. Au cirque, il fraye avec les dompteurs, aime nourrir les animaux. "J’étais fasciné." Inconscient aussi. A quatorze ans, à Cannes, il profite de l’absence de son père pour entrer dans une cage. "Personne n’a osé me contrarier : j’étais le fils du patron." Frédéric survit aux crocs des bêtes féroces et à la soufflante paternelle, car un mouchard a prévenu le boss de l’incartade. "Je ne t’ai pas mis au monde pour que tu te fasses bouffer par un tigre", lui hurle son géniteur.

Mais Gilbert ne peut aller contre une vocation et, à défaut, le confie à un champion du genre qui lui enseigne pendant dix ans comment rester le maître dans la cage. Frédéric commence à se produire sous les projecteurs, se fait faire un costume tout en strass, une cape et une ceinture en paillettes rouges, par un trapéziste mexicain doué pour la couture et l’épate. Il met dans ses cheveux un bandeau noir qui deviendra son signe distinctif dans le milieu.

Vingt ans plus tard, il est un des dompteurs les plus célèbres du monde. Il est le seul à mener seize fauves dans une cage. Il s’est vu offrir des tournées américaines par Barnum, a décliné pour rester avec son père.

Frédéric Edelstein est devenu l'un des dresseurs les plus connus au monde

Sa sœur Sophie était plus attirée par les éléphants dont elle était devenue une grande spécialiste. Elle a arrêté le dressage pour entamer une carrière à la télévision et Frédéric a repris son numéro.

Quand elle était en piste, Sophie faisait aussi un exercice d’équilibre avec des épées. Un jour, l’arme a dérapé et l’a gravement blessée.

Frédéric, lui aussi, a failli mourir sur scène. Un soir, deux fauves ont commencé à se battre. Essayant de les séparer, il est tombé en arrière. Un signe de faiblesse aussitôt saisi par les autres animaux qui se sont jetés sur lui. Un autre dompteur est entré dans la cage pour le tirer juste à temps de ce mauvais pas, alors que le public courait déjà vers la sortie en hurlant. Il en garde une cicatrice à la jambe, la marque des crocs plantés dans la chair.

Qu’en pense Gilbert ? " Je sais qu’il est très inquiet mais en même temps fier de moi." Frédéric peut comprendre cette torture. Son propre fils, Alexandre, dix ans, et sa fille, Amaya, 8 ans, ont hérité de sa passion pour la piste et la sciure. "Lui veut devenir clown et, elle, équilibriste", tente de se rassurer leur père. Mais si l’un des deux voulait devenir dompteur ? "Je l’aiderai à le faire."

Aujourd’hui, Gilbert et Frédéric se complètent pour mener le grand circus. "Je suis le directeur itinérant. Sur le terrain, je gère tout de A à Z. Je suis ses bras et ses jambes. J’ai été formé à vendre avant même d’être artiste. Mon père m'a aussi appris à communiquer."

Frédéric Edelstein est entré dans la cage aux fauves à 14 ans

Frédéric ne retourne plus guère à Sucy. Il préfère "vivre dehors", fidèle à ce qui était écrit sur son bulletin scolaire. "Je ne peux pas rester dans une maison plus de deux ou trois heures. J’étouffe et j’ai besoin de sortir. J’aime être en plein air, torse nu. D’ailleurs, on m’a surnommé Tarzan."

Le fiston taille ses 20.000 kilomètres à 25.000 kilomètres par an, vit hiver comme été dans une caravane qui fait aujourd’hui 50 mètres carrés et dispose de tout le confort. Il enchaîne les séances et les journées de seize heures, un jour ici, l’autre là. Il adore cette vie de patachon mais, à quarante-trois ans, sait qu’il n’est pas loin du bout de la route. "Je ne pourrais pas faire ça tout le temps", dit-il. Il lui faudra raccrocher. Il ne veut pas trop y songer tout comme il ne veut pas songer à la relève de son père.

Ce dernier tient toujours fermement la barre, fourmille de projets comme ce parc d’attractions qu’il veut lancer à Perthes-en-Gâtinais. "C’est la première fois que j’achète à Perthes", plaisante-t-il, maugréant dans la foulée contre les riverains qui veulent lui mettre les bâtons dans les roues à coups de recours juridiques. Le personnage s’est attaché à Sucy. Il a même fait creuser un caveau familial au cimetière avec une inscription : "Bienvenue au Royaume des Cieux", signé "Le cirque Pinder".

Bienvenue au Cirque Pinder

Source : Le Monde.fr