Le cirque à la page
Le journal de bord illustré d'un acrobate et un ouvrage de photos sur le mythe américain et traduisent l'amour de la piste.
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Depuis dix ans, Christophe Raynaud de Lage suit l'actualité du cirque derrière son appareil photo. Avec discrétion, planqué dans l'ombre des coursives, il saisit les mouvements déliés des acrobates, s'approprie leurs hésitations et les retranscrit avec fidélité sur négatifs couleur. Ses images instillent un calme étrange. Alors que le cirque est une affaire de mouvement et de fuite, de violence parfois, les photographies de Raynaud de Lage décrivent une douceur que rehaussent des tonalités chaudes et arrondies. Extravaganza !, réalisé avec le collectionneur Pascal Jacob, est un ouvrage magnifique, rempli de la première à la dernière page d'une empathie qui ne confine jamais à la complaisance. Ces histoires du cirque américain tordent le cou à tous les clichés au profit d'une recherche historique documentée sur les chapiteaux outre-Atlantique.

Spirale ascendante. Si le cirque traditionnel est, en France, aux mains d'une poignée de familles surfant sur un héritage en partie romancé, il demeure aux Etats-Unis une branche active de l'industrie du spectacle qui, depuis l'implantation du Cirque du Soleil (notamment à Las Vegas), se trouve propulsée «dans une infernale spirale ascendante». Les tenants du «cirque à trois pistes» qui, depuis Buffalo Bill, mettent en scène dans la sciure des éléphants et des chevaux, sont tenus de s'adapter au rouleau compresseur québécois. De fait, les acrobates et les numéros équestres sont à nouveau sous les feux de la rampe. Précédés, au coeur des villes, par ces immenses parades où diligences, cages à fauves, musiciens et jongleurs défilent comme il y a cent ans.

Des shows gigantesques du Ringling Circus aux chars du Living Carousel, Extravaganza ! retrace, sous tous les angles possibles et sans nostalgie, l'incroyable épopée du cirque américain. Les photographies de défilés dans les rues de Milwaukee, prises il y a deux ans, coupent court à toute rêverie mélancolique, au profit d'un récit passionnant où la chronologie de la discipline croise les anecdotes les plus irréelles. Comme la véritable histoire de Tom Pouce, un garçon âgé de cinq ans, ne mesurant que soixante centimètres et condamné à conserver sa petite taille jusqu'à sa mort. En 1842, l'imprésario Barnum l'engage, lui fait porter un costume de Napoléon et le transforme en attraction foraine populaire. Sa réputation l'amènera à sillonner l'Europe et l'érigera au rang de star londonienne exposée devant la reine Victoria.

Un autre chapitre s'avère tout aussi passionnant : Jacob et Raynaud de Lage ont suivi les trains qui transportent le matériel et les animaux. Les stock-cars, ces plateformes montées sur rails, peintes aux couleurs des chapiteaux qui les affrètent, demeurent aujourd'hui essentielles pour les exploitants, tenus de multiplier les tournées pour assurer la survie de leurs entreprises. A travers ces convois, dont la charge émotionnelle demeure intacte, l'histoire du cirque se superpose à celle des Etats-Unis : un art et un pays construits sur le nomadisme. Tous deux faits de sueurs et de sang.

Premiers pas. A l'école du cirque, de Frédéric Durand, est d'une tout autre veine. Ce livre dense, fait de croquis et d'un glossaire qui recense tous les mots clés du cirque contemporain, est un journal de bord. L'auteur y relate sa première année à l'école du cirque. Dans un préambule, il raconte ses premiers pas d'acrobate, encore enfant. Frédéric Durand rêvait alors de trouver un ouvrage dans lequel il aurait pu «prolonger le plaisir de découvrir les arts de la piste».

Trente ans plus tard, il réalise un livre aussi ludique que touchant, qui retrace les grandes étapes de la formation, de l'échauffement au jonglage. Agrémenté de dessins qui détaillent chaque mouvement, un peu comme une séquence filmée et ralentie à l'extrême, ce journal intime fait preuve de pédagogie. Au monocycle par exemple, pour aller droit, on apprend qu'il faut «se faire très aider».


Source : www.liberation.fr