Carlos Raluy : “La Réunion, c’est notre deuxième patrie"
Quand il parle de ses liens avec notre île, les larmes montent aux yeux de l’artiste de cirque. Et ce n’est pas un numéro pour plaire à son public. Rencontre avec un Espagnol réunionnais de cœur...

Nous nous rencontrons alors que vous sortez tout juste de piste, après une séance scolaire et les enfants ont les yeux brillants d’excitation. Mais pour vous, est-ce toujours aussi excitant ?

On ne perd jamais l’enthousiasme, quand on est devant un public qui vous applaudit. Ça fait partie de notre vie, de notre bonheur. D’autant que nous essayons, sans cesse, de jouer de mieux en mieux, comme un défi lancé à nous-mêmes.

Comment avez-vous rencontré La Réunion ?

J’avais 16 ans et c’était avec le cirque Brazil. Ce cirque avait traversé l’Afrique et s’était arrêté à Madagascar. Là, à Tananarive, le gérant a contacté mon père, qui était en Espagne, car il avait besoin de renfort. Alors nous sommes partis, en famille, dans le Super Constellation. Mon père est devenu cogérant du cirque et a voulu partir vers Maurice mais surtout La Réunion car il avait, personnellement, un attachement à la France : il est né à Carcassonne, en raison de la guerre civile espagnole. Et voilà, nous sommes arrivés en bateau, en 1960, sur cette île qui comptait 300 000 habitants. Nous ne savions pas qu’une vraie histoire d’amour allait naître.

On imagine un cirque débarrassé des contraintes administratives d’aujourd’hui…

Ah oui. Nous sommes arrivés avec des animaux, des lions même, et des numéros comme le globe de la mort. Nous avions monté le chapiteau à La Redoute, sur le stade, et nous y sommes restés quelques mois. Sur 300 000 habitants, nous avons vendu 330 000 tickets ! Certaines personnes sont venues nous voir dix ou quinze fois. Ce cirque est resté dans la mémoire des Réunionnais. Et les Réunionnais étaient tellement accueillants avec nous ! Nous n’avions jamais connu ça.

Quand êtes-vous revenus ?

En 1984. Auguste Legros était maire de Saint-Denis et tout avait changé, autant dans l’île, qu’au niveau des contraintes de sécurité. Or en Espagne, nous n’avions pas la même réglementation, c’était un peu plus souple. Alors lorsque la commission de sécurité est passée, elle nous a dit que ça n’allait pas, que le chapiteau, les gradins, n’étaient pas aux normes. Et c’est Auguste Legros qui a dit aux services techniques de s’occuper de ça parce qu’il était persuadé que la situation serait compliquée à gérer si on nous empêchait de jouer, tellement les gens nous attendaient !

C’est à partir de là que La Réunion est devenue une destination incontournable pour Raluy ?

Oui, nous sommes venus tous les deux ou trois ans, en changeant le spectacle, pour ne jamais décevoir. Et nous nous sommes constitués un public de fidèles. Au fil du temps s’est tissé entre La Réunion et nous un lien très profond. Nous sommes espagnols mais La Réunion est restée comme notre deuxième patrie. Quand nous rentrons en Europe, nous avons la nostalgie. Vous savez, quand je suis venu pour la première fois, en 1960, je me souviens de notre départ en bateau. Mon petit frère n’avait que 6 ans et a fait une crise de nerfs tellement il voulait rester. Les gens se pressaient au port pour nous dire au revoir. Ça ne s’oublie pas !


N’êtes-vous pas déçu des changements qu’a connus La Réunion depuis 1960 ?

Si l’île a changé, ses habitants ont pour nous toujours la même affection, et ça nous enchante à chaque fois. Cette île a une particularité : elle est multiraciale et croyez-moi, on ne le voit pas ailleurs à ce point. Après, peut-être qu’il y a une face cachée avec quelques tensions, mais elles ne polluent pas la sphère publique. Regardez tous ces enfants qui sortent de la séance, ils sont de toutes les couleurs mais quand ils chantent, c’est ensemble. Du coup, ici, nous n’avons pas le sentiment d’être étrangers. Et puis un cirque, c’est une petite Réunion. Nous sommes des artistes, des gens du voyage, qui viennent d’un peu partout, avec différentes langues, différentes cultures. Chez nous, la majorité sont des espagnols, mais nous avons d’autres nationalités, nous parlons anglais, français, espagnol, polonais, un mélange d’un peu tout ça.

N’avez-vous jamais craint la désaffection du public réunionnais, lassé de voir encore et toujours Raluy ?

L’ennui, c’est que certains malmènent l’image du cirque. Ils viennent, installent leur chapiteau, mettent de côté toute morale et proposent un spectacle moyen, qui déçoit les gens "en laissant parfois des impayés ici et là". Ça nous fait du tort. Alors nous nous efforçons de gagner sans cesse en qualité, de travailler de nouveaux numéros. Vous savez, dans des grands cirques en France, j’ai vu des Spiderman devant lesquels les gens s’endormaient presque. Le nôtre n’a pas à rougir, si j’ose dire. Et dans une île comme La Réunion, le bouche-à-oreille, c’est dévastateur.

Vous parliez tout à l’heure de la vie en communauté dans le cirque. Mais est-ce aussi rose que l’imagerie le laisse croire ?

Comme dans toutes les villes du monde, il y a du bon et du moins bon, c’est la nature humaine. Mais entre la quarantaine de personnes de la troupe actuellement, il y a une excellente entente. C’est rare, mais ça arrive (sourire) !

Personne ne ressent de fatigue, à donner deux voire trois représentations par jour ?

Derrière le rideau, oui, vous pouvez ressentir de la fatigue. Mais dès que le rideau s’ouvre, vous n’êtes plus fatigué. C’est la magie du spectacle, tous les enfants qui vous donnent leur énergie. Et puis il y a cette obligation : ne jamais décevoir ces gens qui, parfois, viennent nous voir deux, trois, quatre fois de suite. Décevoir La Réunion, ce serait me trahir moi-même. Vous savez, si par hasard je venais à mourir ici, je ne veux pas qu’on me ramène chez moi.

Entretien : David Chassagne
Source : Clicanoo.re