Le cirque vit le plus important phénomène de son histoire
Les fêtes de fin d'année se sont signalées par un lever des chapiteaux et par un afflux du public vers les cirques (Le Monde du 19 décembre). Entre les deux familles circassiennes, la traditionnelle (Bouglione, Gruss) et celle du contemporain (Vent d'Autan à Paris, Mathurin Bolze à Lyon), le clivage reste vif. Jean-Michel Guy, ingénieur de recherche au département des études de la prospective et des statistiques du ministère de la culture, a piloté une étude économique sur les arts du cirque qui doit être publiée en février par La Documentation française. Il fait le point sur l'évolution du cirque depuis trente ans.
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Il semble que les spectacles de cirque contemporain traversent un creux.
Qu'en pensez-vous ?


Le nouveau cirque, apparu il y a trente ans avec Archaos ou avec le Cirque Plume, a laissé la place à ce que l'on a appelé le cirque contemporain, dont on situe l'année de naissance en 1995 avec le spectacle Le Cri du caméléon, mis en scène par le chorégraphe Josef Nadj. Cette nouvelle génération, qui a émergé grâce au Centre national des arts du cirque, est en train de prendre le relais. Il faut lui en laisser le temps.

Par ailleurs, l'espace chapiteau de La Villette contraint à ne présenter que des spectacles conçus pour ces structures et souvent d'une certaine lourdeur économique. Or il y a de moins en moins de spectacles sous chapiteau, mais plutôt une profusion de petites formes liées aux difficultés économiques.

Quelles tendances se dégagent aujourd'hui dans le cirque contemporain ?

Deux mouvements opposés cohabitent. D'un côté, de jeunes compagnies font le choix d'un certain cirque populaire familial avec ce que cela implique de divertissement sans envergure. Cette tendance jouit d'une meilleure visibilité que l'autre groupe, composé d'artistes engagés dans une démarche plus radicale, plus difficile à faire passer auprès du grand public.

Parallèlement, continue à s'affirmer ce que j'avais appelé au début des années 1990 l'émancipation des arts du cirque. Après le jonglage, qui fait désormais l'objet de spectacles à part entière, puis le clown, le trapèze, c'est au tour du fil de devenir l'unique technique et le centre nerveux d'une pièce. C'est le plus important phénomène qu'ait connu l'histoire du cirque, cette autonomisation des disciplines qui se côtoyaient sur la piste.

Les cirques traditionnels connaissent un regain d'intérêt.
Ont-ils été tirés par le succès du nouveau cirque ?


Les artistes traditionnels ont compris que la qualité des numéros était la clé de leur survie tout en restant fidèles à leur esthétique. Ce renouveau de l'intérêt pour le cirque traditionnel me paraît aussi témoigner d'un phénomène socioculturel profond. Il faut savoir que la sortie au cirque arrive en tête des pratiques culturelles des Français.

Parallèlement, on note un engouement incroyable pour la pratique en amateur. Les écoles croissent en même temps que la demande sociale, au point qu'il y a parfois des listes d'attente pour les ateliers de cirque à Paris. Selon moi, cette passion soudaine a peut-être aussi à voir avec le goût pour les sports de l'extrême. Le risque, le dépassement de soi sont au coeur de la société.

Précisément, la prouesse était plus ou moins évacuée des spectacles contemporains.
Fait-elle sa réapparition ?


La prouesse était minorée dans les années 1980-1990 parce qu'on ne la maîtrisait pas. Elle réapparaît chez certains artistes parallèlement à un niveau technique accru. Si, dans les meilleurs cas, elle occupe le plateau pour servir un sens, elle peut aussi être gratuite, juste pour le plaisir du risque et de l'exploit. La question de la dramaturgie reste un problème chez les jeunes artistes. La pensée du cirque comme un art complet avec ses implications intellectuelles est récente. Les jeunes l'ont compris. Encore faut-il qu'ils gagnent en maturité.

Propos recueillis par Rosita Boisseau
Article paru dans l'édition du 07.01.06


Source : www.lemonde.fr