L'hommage d'Alexis Gruss à Silvia Montfort

Dans son nouveau spectacle, le maître du spectacle équestre salue celle qui lui a donné une chance décisive.



La 40e création du cirque Gruss est teintée d'un peu de nostalgie : Alexis Gruss y rappelle le rôle historique de Silvia Monfort (1923-1991), la grande actrice et directrice, qui l'a accueilli et mené au succès. Ensemble, ils ont donné un nouvel élan à l'art du cirque, jusqu'à ce que leurs destins se séparent.

Le Point.fr : Comment a eu lieu votre rencontre avec Silvia Monfort ?

Alexis Gruss :
À l'époque, en 1974, notre chapiteau travaillait avec Radio-Luxembourg. On allait d'une ville à l'autre, souvent dans le Nord, où le public aime le cirque, sans contrat au-delà de quelques semaines. Un jour mon beau-père, Firmin Bouglione, me dit que Silvia Monfort cherche un cirque. Le soir-même, de nuit, je fais le trajet depuis le Nord où nous nous trouvions jusqu'à Paris pour la rencontrer. Silvia m'a demandé : "Êtes-vous prêt à vous installer dans la cour de l'hôtel Salé ? (Actuellement le musée Picasso, là où était installé le carré Silvia Montfort, "Centre d'action culturelle", NDLR). Il n'y avait pas la place dans ce carré de 24 mètres sur 24…, mais j'ai répondu : "Il n'y a pas de problème. "Je suis revenu dans le Nord et l'on a tout arrêté. Pour participer à ce nouveau projet, nous nous sommes retrouvés seulement six Gruss- je comprends dans les Gruss ma femme, Gipsy Bouglione, et celle de Joseph Gruss, Sandrine Bouglione - et un magicien. On a installé notre caravane sur le trottoir de la rue Vieille-du-Temple et l'éléphante, des hyènes et un cochon dans l'hôtel Salé. Et on a fait, avec nos chevaux, le cirque qu'on voulait faire.

Silvia Monfort vous a-t-elle indiqué la forme de cirque dont elle rêvait ?

Elle ne connaissait rien au cirque comme je connaissais fort peu de choses au théâtre. Mais on avait la même vocation. Elle croyait au cirque alors qu'il n'y en avait plus dans Paris : Pinder venait de faire faillite, Jean Richard traversait une période difficile, le Cirque d'Hiver Bouglione avait fermé. Pour nous, elle a renversé tous les obstacles administratifs en combattante et en ancienne résistante ! Pour le premier spectacle nous voulions célébrer le deux centième anniversaire du cirque : en 1774, dans cette rue Vieille-du-Temple, un écuyer anglais, Philip Astley, inventait le cirque moderne et dessinait une piste de 11 mètres de diamètre. Le 25 mai 1974, nous avons programmé le numéro de double jockey que je faisais avec mon frère Patrick et que je répétais depuis vingt ans ; le pas de deux équestre avec ma soeur Martine, le numéro de fil de Gipsy, la corde lisse par Sandrine Bouglione, le numéro d'éléphant qui était hors norme, l'entrée de clowns que je faisais avec mon père André… Nous avons créé le spectacle devant le Tout-Paris, les gens étaient stupéfaits. On n'avait pas vu ce type de numéro depuis les années 30. Les représentations ont continué jusqu'à l'été, alors que, habituellement le Carré fermait….

Très vite, vous avez créé une école de cirque.

Silvia et moi estimions que la transmission de notre savoir-faire était indispensable à l'avenir du cirque. Nous avons ouvert l'école, appelée Conservatoire national des arts du cirque, de la danse et du mime, le 15 octobre 1974. C'était à la Gaîté-Lyrique, car nous avions quitté l'hôtel Salé. Les élèves devenaient vite de bons artistes, bénéficiant en plus des cours de Christiane Casanova pour la danse et de Gérard Lebreton pour le mime.
Mais il y a eu une rivalité avec Annie Fratellini et Pierre Etaix qui ont créé leur propre école…

Ils l'ont créée après nous. Lorsque nous nous sommes rencontrés, Silvia Montfort a tendu la main à Annie Fratellini, qui lui a tourné le dos. Dommage. Si les deux écoles s'étaient unies, nous ne serions pas dans l'anarchie actuelle de l'enseignement du cirque. Quant à Pierre Etaix, je l'ai toujours adoré. C'est un grand artiste et un génie de la mise en scène. Nous sommes d'accord sur tout, avec de petits différends sur l'art clownesque. Si Silvia a fait Gruss, c'est Etaix qui a fait Annie Fratellini.

La collaboration avec Silvia Monfort va durer huit ans et le cirque Gruss va acquérir un renom considérable. Vous avez même implanté votre chapiteau sur l'esplanade de Beaubourg !

Beaucoup de moments ont compté pour nous. Je me souviens, par exemple, de notre venue au Festival des arts de Berlin-Ouest, en 1978. Et de notre présence à la Biennale de Venise, en 1981 ! Nous avons été le seul chapiteau jamais installé Campo Sant'Angelo !



Silvia Montfort a participé à vos spectacles. Sur des photos, on la voit dans vos bras alors que vous êtes debout sur deux chevaux au trot. N'avait-elle pas peur de se transformer en artiste de cirque ?

Non, elle n'était pas dans nos spectacles, elle a seulement fait un pas de deux avec moi lors d'occasions exceptionnelles. Elle faisait le numéro en actrice, sans aucune peur, dans une totale harmonie.

Un jour, le cirque Gruss a quitté Silvia Montfort et son Carré. Que s'est-il passé ?

En 1981, avec l'élection de François Mitterrand, de nouveaux responsables culturels se sont intéressés au cirque Gruss : Christian Dupavillon, Robert Abirached et, au-dessus d'eux, Jack Lang… C'est Abirached qui m'a demandé d'établir un budget pour devenir le premier Cirque national. Jusqu'à maintenant, nous travaillions sans aide extérieure, à l'économie. En 1982, l'opportunité du Cirque national changeait la donne. Abirached m'a demandé de choisir devant Silvia et le conseil d'administration. J'ai dit que je choisissais le Cirque national. J'ai vu Silvia encaisser durement mon choix.

Après votre départ du Carré, avez-vous revu Silvia Monfort. Est-elle venue voir vos nouveaux spectacles ?


Elle n'est jamais revenue. Pourtant, on peut dire que Jack Lang a continué ce que Silvia Montfort avait commencé. Après la mort de Silvia, son mari, Pierre Gruneberg, m'a appelé pour que mon fils Firmin et moi participions à la cérémonie du premier prix Silvia Montfort, attribué à une jeune actrice, Nous y avons participé, bien sûr.

Aujourd'hui, vous lui rendez hommage avec un spectacle appelé Silvia.

Je lui dois tellement. Il y a eu une grande influence de Silvia et de l'art théâtral sur mes spectacles : les rideaux noirs, les costumes, les lumières, la place de la chorégraphie. Nous avons même été les partenaires, modestes, de Silvia sur scène. Elle a fait jouer mon père tout se suite dans une pièce au Carré, Pourquoi la robe d'Anna ne veut pas descendre. Dans Lucrèce Borgiade Victor Hugo, elle m'avait demandé de jouer un personnage qui la fouettait et l'attirait à lui en l'enroulant dans son fouet !

Sans Silvia Monfort, il n'y aurait pas eu le cirque Gruss tel qu'il est ?

Elle nous a faits à 200% ! Et, sans elle et sans le cirque Gruss, pas de cirque Roncalli, pas de cirque du Soleil, pas cette nouvelle forme de cirque qui a commencé grâce à elle. En fait, notre rencontre a changé l'histoire du cirque.


Entretien réalisé par Gilles Costaz



Source : Le Point.fr




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