Le Cirque du Soleil réinvente le chapiteau
Derrière lui, le vide. Sans hésitation, et sous le regard attentif de son entraîneur, l'artiste se laisse tomber en chute libre. Une dizaine de mètres plus bas, il rebondit sur le dos grâce à un trampoline qui le projette à nouveau dans les airs.



Avec une aisance déconcertante, et rythmé comme un métronome, l'athlète réalise cette impressionnante acrobatie plusieurs fois, ajoutant à son exercice quelques vrilles supplémentaires entre deux rebonds. Dans le même temps, son coach a les yeux rivés sur un écran: il s'assure que les mouvements de sa recrue sont parfaitement synchronisés avec le "vrai" numéro.



Après avoir exécuté quelques pirouettes supplémentaires, le voilà revenu à son point de départ. Essoufflé? Pas le moins du monde. Un sourire jusqu'aux oreilles, il écoute les conseils dispensés avant de s'élancer à nouveau.«On ne va pas s'arrêter tout de suite, annonce l'entraîneur. Il répète un numéro sur lequel il va bientôt partir à Las Vegas. Il faut que tout soit parfait.»



À 500 kilomètres de là, sous un chapiteau dressé à l'extérieur de Toronto, cinq gymnastes répètent leur numéro de barres asymétriques synchronisées. Le coach, muni d'un iPad, regarde la performance de la veille: une erreur a été faite sur un mouvement. Même scène de l'autre côté de l'Atlantique, en Belgique, où deux garçons terminent de se préparer avant de se lancer sur la «Roue de la mort», impressionnante machine rotative. Perfectionner, sans cesse, le moindre détail et repousser toujours un peu plus les limites du possible: voilà le motto qui anime le Cirque du Soleil.



C'est ici, dans l'immense quartier général de Montréal, que s'orchestre l'entreprise créée en 1984 par Guy Laliberté. Trois décennies à offrir au public ce qui se fait de mieux en matière de show. Une compagnie qui compte aujourd'hui plus de 5000 employés dans le monde entier-contre moins d'une centaine à sa création, dont plus de 1300 artistes et une vingtaine de spectacles autour du globe.



Certains sont fixes, comme le mythique O du Casino Bellagio de Las Vegas; d'autres se déplacent sous chapiteau, comme le sublime Corteo qui fit escale à Paris en 2011 avant de partir pour l'Amérique du Sud, ou encore Kooza, qui s'installe dans la capitale jusqu'au 19 janvier prochain.



Pour chaque spectacle en tournée, il faut compter plusieurs camions de matériel, une trentaine d'artistes, d'acrobates, de musiciens, de chanteurs, mais aussi des cuisiniers, des techniciens et une importante main-d'œuvre locale pour installer le tout: à l'occasion de l'arrivée de Kooza à Paris, le Cirque du Soleil a d'ailleurs signé quelque 130 contrats CDD pour venir renforcer la troupe.

Chaque pièce est réalisée sur mesure pour l'artiste

Le siège de Montréal fait donc office de centre névralgique qui regroupe toute la force de production artistique du Cirque du Soleil. De gigantesques gymnases, qui reproduisent la hauteur réelle sous chapiteau où les futurs spectacles sont élaborés. Et pas question de fabriquer les costumes et les accessoires ailleurs, tout est confectionné sur place dans des ateliers. Mieux, chaque pièce est réalisée sur mesure pour l'artiste. Chaussures, masques, déguisements, teintures, motifs, perruques: tout est manufacturé selon les mensurations de chacun, selon les souhaits des concepteurs.



Une logistique bien huilée grâce à un ingénieux système. Chaque personne engagée par le cirque passe par le quartier général au début de son contrat. Il s'y entraîne pour son numéro, assimile si nécessaire des bases élémentaires d'anglais (50 nationalités différentes y sont représentées, pour plus de vingt-cinq langues parlées…), apprend à se maquiller seul (certains maquillages élaborés peuvent prendre plus d'une heure de pose avant chaque représentation), et fournit ses mensurations aux ateliers sur place.

Au moyen d'un scanner 3D, une moulure de leur tête est réalisée et conservée sur place ; pareil pour leurs pieds: des formes en bois sont précieusement gardées. «Grâce à ça, on peut tout produire sur place, y compris envoyer des pièces de rechange, explique Sylvain Laliberté, cordonnier principal du Cirque du Soleil.



Avec les mouvements qu'ils doivent faire parfois deux fois par soir, c'est indispensable que la chaussure soit parfaitement adaptée. C'est un casse-tête: allier le confort et la sécurité de l'athlète tout en se pliant aux contraintes esthétiques.» Une contrainte que l'on retrouve aussi dans la fabrication des chapeaux. En témoigne Lyne Beaulieu, une des chapelières principales: «Ce ne sont pas des chapeaux de parades, mais bien de performances: même avec tout un ensemble de décorations, faut que ça tienne!»

Transformer des athlètes en véritables artistes de scène

L'élaboration d'un costume est un long processus qui peut prendre entre six et huit mois. «C'est beaucoup de recherche, poursuit Lyne. On avance à tâtons avant de trouver “le” bon truc.» Un équilibre complexe à atteindre, qui évolue sans cesse. «On n'a jamais vraiment fini. Comme les spectacles durent dix ou quinze ans, on se perfectionne un peu plus chaque année, on trouve de nouveaux matériaux, ou de nouvelles manières de faire.



Les acrobaties s'affinent au fur et à mesure, les déguisements aussi!» Pour leur permettre de travailler dans les meilleures conditions possibles, le Cirque du Soleil a mis à disposition des artisans une impressionnante bibliothèque de matières premières. Plusieurs centaines d'échantillons de tissus différents, des milliers de boutons, de vis, de perles et autres éléments permettant l'élaboration des costumes et des accessoires sont entreposés dans le quartier général.

Chaque artiste doit apprendre à se maquiller lui-même.



La pluralité des compétences, on la retrouve également dans les critères de recrutement du cirque. Bernard Petiot, vice-président du pôle Casting et Performance, occupe ce poste depuis seize ans. «On cherche des acrobates, des professionnels du cirque et des personnes issues des milieux des sports extrêmes et des arts martiaux, mais aussi des danseurs, des musiciens et des acteurs.

Je couvre l'ensemble de nos besoins en casting, et à l'arrivée, les sportifs pro ne représentent que 35 à 40% des recrues.» Des exigences en particulier? «Pas vraiment. On célèbre le talent, et il faut le dénicher. Peu importe où il se trouve.» Les techniques de recrutement ont su aussi évoluer avec le temps.

«Il y a des chasseurs de tête sur le terrain, et maintenant on est très présent sur les réseaux sociaux comme Facebook et YouTube.» Pour beaucoup d'athlètes, le cirque offre une porte de sortie, une transition de carrière bienvenue.«Dans le monde de la compétition, la fenêtre de performance est très courte pour un professionnel. Ici, ils peuvent s'épanouir dans leur spécialité, parfois même l'améliorer ou se diversifier.» Pour certains, le cirque permet d'allonger de quinze ou vingt ans cette «fenêtre de performance».



Mais il ne suffit pas d'être talentueux dans sa discipline pour être embauché. Un véritable fossé sépare le monde du stade de celui du Cirque. «Ce qui est difficile avec les sportifs professionnels, c'est la transition entre leur esprit de compétiteur et celui d'un artiste en rapport avec les spectateurs, où ils devront communiquer des émotions», poursuit Bernard Petiot.

Et ce qui est athlétique n'est pas forcément esthétique, tout est encore une fois question d'équilibre. L'apprentissage, qui s'effectue dans des délais très courts, regroupe deux aspects: une formation acrobatique, et une artistique. «On leur donne des cours de voix, de rythme, de jeu… On leur procure les outils pour que, une fois leur numéro terminé, ils puissent se mouvoir correctement sur une scène et conserver l'atmosphère du spectacle.»

Il suffit d'avoir vu dans sa vie un des spectacles du Cirque du Soleil pour s'en rendre compte: même après avoir exécuté la plus dangereuse figure sur une roue en mouvement à 20 mètres du sol, l'athlète rentrera immédiatement dans son rôle d'artiste.

En à peine trente ans, et en s'affranchissant de certains codes, le Cirque du Soleil a redonné des couleurs à un genre édulcoré - celui d'un cirque plombé par une image vieillotte, sinon kitsch et ennuyeuse. Invitant constamment de nouvelles disciplines à les rejoindre et associant une finesse artistique et poétique avec des moyens de production grandioses, Guy Laliberté et ses équipes ont su littéralement réinventer l'art magique du chapiteau. Un monde de clowns et d'acrobates qui fascine autant qu'il surprend.

Kooza, jusqu'au 19 janvier 2014. Sous le Grand Chapiteau de l'île Seguin, Boulogne-Billancourt. Durée: 2 heures avec entracte.

Réservations sur www.cirquedusoleil.com.

Source : Figaro Magazine