Les retombées de la "comète" Cirque du Soleil

Le Cirque a permis à Montréal de se positionner comme métropole des arts vivants.

En moins de 30 ans, l'impact du Cirque du Soleil sur l'essor du milieu culturel dépasse probablement celui des dizaines de politiques et des plans d'action publics déployés au fil des ans pour soutenir les artistes de tout acabit.



L'ascension du Cirque devenu titan a non seulement injecté des millions de dollars dans l'économie montréalaise et québécoise, mais a transformé l'écologie du milieu culturel dans la foulée de sa course au succès. La comète a semé sur son passage des dizaines d'entreprises satellites et propulsé sur la scène mondiale la carrière d'une flopée de créateurs et de gestionnaires québécois.

Aurait-on pu imaginer le TNM d'Olivier Reichenbach ouvrant sa saison avec un spectacle de cirque ou un Charles Dutoit battant la mesure à l'OSM en compagnie de funambules ? C'est aujourd'hui chose faite. le Cirque du soleil a défoncé des portes et fait des arts du cirque un joueur incontournable de la vie culturelle dans la métropole et de l'industrie culturelle.

La mutation d'un écosystème culturel

En prenant du galon sur la scène internationale, le cirque du Soleil a changé la donne de l'écosystème culturel québécois, nourrissant d'autres secteurs de création, jetant des ponts entre le cirque et le monde du théâtre, de la danse contemporaine, de la musique et de l'imagerie numérique. En puisant dans le talent brut de metteurs en scène québécois (Dominic Champagne, Robert Lepage, François Girard, Serge Denoncourt, Gilles Maheu, Daniel Finzi Pasca, Alexis Martin), de chorégraphes (Dave St-Pierre), de musiciens (René Dupéré, Benoît Jutras, Benoît Charrette), d'humoristes (François Pérusse) et d'autres artistes du multimédia (Victor Pilon et Michel Lemieux), l'entreprise a scellé une ère d'échanges culturels fructueux entre disciplines.

Au nombre des retombées, on peut aussi compter les milliers de cachets versés aux artistes et concepteurs recrutés par le Cirque - qui a fait quelques millionnaires au passage - et permis à plusieurs d'entre eux de réaliser des projets artistiques qui ont lancé leur carrière outre-frontières.

Selon Simon Brault, le directeur de Culture Montréal, la présence du Cirque du Soleil a permis à Montréal de se positionner comme une des métropoles des arts vivants. "La scène théâtrale était déjà en ébullition, mais le Cirque a permis aux créateurs de Montréal de développer une capacité de travailler à une échelle jusque-là inaccessible. Certains metteurs en scène ne seraient jamais passés du théâtre à l'opéra, ou l'inverse, sans être passés par la machine du cirque. Ces passages ont aidé à renouveler et à nourrir la scène montréalaise", avance-t-il.

Une métropole du cirque

Dans l'ombre du Cirque, l'École nationale de cirque, créée dès 1981 (et reconnue comme institution d'enseignement par le ministère de l'Éducation en 1955), a déménagé ses pénates dans de nouveaux locaux au quartier Saint-Michel en 2003, puis la Tohu a pris racine en 2004, et enfin le festival Montréal complètement cirque en 2010, achevant de faire de Montréal le carrefour mondial des arts du cirque. Un exploit, alors qu'au tournant des années 2000, le cirque était encore relégué à la catégorie "spectacles de variétés" par les organismes subventionnaires. L'influence du CDS a changé la donne et obligé la révision des programmes gouvernementaux de subventions.

"Un des tournants pour le Cirque, ç'a été l'ouverture du siège social à Saint-Michel, qui a créé de nombreux emplois et permis au milieu de se structurer en créant l'École nationale de cirque, puis la Tohu. Ç'a fait de Montréal l'Hollywood des arts du cirque. Montréal est devenue la ville où il se crée le plus de spectacles de cirque au monde. Les jeunes artistes du monde entier déménagent ici maintenant pour trouver des occasions d'emplois", affirme Gaétan Morency, le président fondateur de la Tohu, qui a accordé une des premières subventions au Cirque en 1989 (à titre de fonctionnaire à la SODEC), avant de rejoindre les rangs de l'entreprise.



Catalyseur d'idées, pépinières de talents

Au fil des ans, le cirque du Soleil a joué le rôle de grand frère et a préparé le terrain propice aux succès du Cirque Éloize, des 7 doigts de la main et nombre d'autres troupes créées par d'ex-artistes du CDS qui brillent aujourd'hui aux quatre coins de la planète. En plus d'apporter son soutien technique et logistique à ses protégés, le CDS a racheté la moitié des actions du Cirque Éloize, insufflant des millions en capitaux dans cette nouvelle compagnie soeur.

Dans les laboratoire de R et D du siège social de Saint-Michel ont émergé les idées plus folles, mais aussi des champs d'expertise uniques, aujourd'hui convoités un peu partout sur le globe. C'est entre les quatre murs du CDS que de jeunes "tripoux" de contenus visuels et multimédias ont fait leurs classes avant de fonder les désormais célèbres Moment Factory et Géodézik.

Porté aux nues après le contrat décroché pour produire l'environnement visuel du spectacle présenté par Madonna à la mi-temps du Super Bowl en 2012, Moment Factory emploie aujourd'hui 200 employés et compte parmi ses clients Arcade Fire, Nine Inch Nails et Céline Dion. L'entreprise a signé le plus grand environnement immersif en aéroport au monde pour le nouveau terminal de Los Angeles (LAX), illuminé la façade de la Sagrada Familia pour la ville de Barcelone et réalisé plusieurs son et lumière pour le légendaire Boardwalk d'Atlantic City.

Quant à Géodézik, les stars de la pop actuelle, dont Katy Perry, Taylor Swift, Rihanna et consorts, s'arrachent le savoir-faire de ce nouveau joueur spécialisé dans le contenu vidéo. Le Cirque a aussi servi de tremplin à Solotech, fournisseur de services techniques pour les tournées internationales, la télévision et les festivals, qui vient de fonder la division créative 4U2C, une usine à idées dotée de spécialistes de la projection illusionniste (vidéomapping), de designers graphiques et de scénographes. ScénoPlus (concepteur de théâtres), Scène Éthiques (designers de scène) et Show Canada (éléments scéniques et architecturaux) - recruté pour les Jeux olympiques de Vancouver, de Londres et les célébrations d'ouverture et de clôture des Jeux d'hiver de Sotchi (mis en scène par Daniele Finzi Pasca, lui aussi lancé par le Cirque du Soleil) -, affichent tous des carnets de commandes biens remplis.

Source : Le Devoir