Presse du 28 janvier 2003 : L’invité de la semaine Alexandre Romanes
Le cirque était une des dernières corporations où il existait un espace de liberté. Le ministère a mis le nez dans nos affaires et si jusqu’alors nous n’avions pas de patron, aujourd’hui c’est chose faite. " Nouveau " cirque, cirque " classique ", le ministère ne s’intéresse qu’au premier. La combinaison avec les écoles, celle de Chalons est une politique qui nous mène droit dans le mur et l’on ne peut que regretter que tous ces cirques soutenus par le ministère ne représentent que 1 % du cirque dans le monde. On a définit des tendances : si vous êtes dans la bonne, tout va bien sinon, vous pouvez mourir. Tous les imbéciles disent " si j’étais ministre " et bien si je l’étais, ma seule politique serait de rendre sa liberté au cirque, de lui faire une place dans la ville, de préserver des lieux à cet effet, de créer un réseau d’affichage pour que les habitants d’un quartier, d’une ville, soient informés de la présence d’un chapiteau. Aujourd’hui, nous ne pouvons coller nos affiches nulle part...

Les jeunes qui montent un cirque s’attachent à reconstituer une famille or les ministres ont cassé les familles.

Mon père disait un truc terrible. Pour lui, le cirque était pire que le bagne parce qu’au bagne, la nuit on pouvait au moins dormir. Il ne reste quasiment plus de familles, le savoir-faire se perd tandis qu’apparaissent des entreprises de spectacles comme le cirque du Soleil qui sont de véritables industries. Dès lors, on peut dire adieu à la poésie.

Nous avons essayé d’avoir quelques aides, mais pour en bénéficier il faudrait avoir fait des études. Être dans la bonne tendance, c’est être capable de passer sa journée dans la paperasse. Vous pouvez mettre sur la piste une petite fille exceptionnelle, ça n’a aucune importance. On s’achemine vers un cirque formaté et Chalons y participe. La décentralisation est peut-être une bonne chose pour la France, pas pour le cirque, il fallait une école à Paris. La profession est suffisamment éclatée et l’hiver, les trois quarts sont à Paris. Pourquoi l’école de Chalons ne produit-elle que des élèves pour le nouveau cirque ? À court terme, cela tue le cirque qui ne peut les absorber. Ces jeunes forment alors leur propre compagnie et le marché est très vite saturé. C’est une politique identique à celle du théâtre. Disons que si l’année du cirque a eu un mérite, ce fut de mettre en lumière ces problèmes. Les choses semblent changer, on commence à considérer le cirque " classique " et l’on commence à comprendre que de soutenir uniquement le " nouveau " cirque c’est bien, mais ça pose beaucoup de problèmes.


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